La personne à contacter en cas d’urgence

Salut, c’est moi, ta rentrée se passe bien ?
Dites, je vous avais parlé de deux nouvelles que j’avais écrites pour le concours Aufeminin et que je n’avais finalement pas trouvées assez bonnes pour les proposer. Si si, je vous en avais parlé. Bon, ça m’ennuie un peu de les jeter aux oubliettes alors que j’ai passé des heures à les écrire alors voilà, elles vont atterrir sur le blog.
Voici donc la première, n’hésitez pas à jouer les Eric Naulleau en commentaires.

Sinon, pour ceux qui n’ont pas lu les deux que j’ai proposé, voici La bascule et Sans surprise. Si elles vous plaisent, vous pouvez voter pour elles en cliquant sur « j’aime » en haut, même les partager, si je suis dans les 7 premiers elles seront lues par le jury.
Merci les copains !

(la photo d’illustration n’a rien à voir, c’est juste pour vous prouver à quel point la mièvrerie a envahi ma vie, même à la plage)

Allez, c’est parti.

La personne à contacter en cas d’urgence

En arrivant devant la porte de la chambre 358, je suis prête. Depuis le coup de fil m’annonçant que ma grand-mère avait fait un malaise et qu’elle était à l’hôpital, j’ai eu plus d’une heure pour me préparer à ce que j’allais découvrir.
Je suis la personne à contacter en cas d’urgence. Tous ses enfants et petits-enfants vivent loin,  je suis sa proche la plus proche. Alors forcément, c’est moi qu’on a appelé pour annoncer la mauvaise nouvelle. Quand j’ai répondu que j’étais au travail et que je ne pouvais pas m’absenter comme ça, à l’improviste, j’ai senti dans la voix de l’infirmière un truc entre la déception et le dédain. Je ne voulais pas qu’elle puisse penser que j’étais une mauvaise petite fille, je lui ai donc dit que j’arrivais.

Ma grand-mère semble minuscule dans le lit blanc. Elle ne me répond pas quand je lui dis bonjour mais son sourire est le même que d’habitude. Sans la perfusion, on pourrait la croire chez elle, allongée dans son fauteuil massant à regarder des téléfilms allemands.
Je n’ai jamais vu ma grand-mère sans ce sourire. Gentille est le premier mot qui me vient à l’esprit lorsque je pense à elle.  Et pourtant, nos relations n’ont jamais été plus loin que l’échange de banalités. On se voit surtout lors des événements familiaux incontournables : mariages, baptêmes, enterrements. Quand j’étais plus jeune et que je vivais avec mon père, on passait chez elle quelquefois. Elle m’accueillait systématiquement avec son sourire et un chocolat chaud puis on parlait de la météo, du programme télé ou de la famille. Elle ne m’a jamais parlé d’elle, je ne lui ai jamais parlé de moi. Ces moments sont partis en même temps que mon père, le temps m’étant devenu trop précieux pour que je lui en consacre un peu.

Les premiers mots qu’elle prononce sont pour lui. Son sac. Elle ne sait pas où il est, les secouristes l’ont sans doute perdu, mais elle en a besoin. Toute sa vie est dedans et elle le veut. Le plus vite possible. Je lui promets de faire au mieux pour le retrouver et je m’éclipse. Je veux à tout prix éviter les embouteillages.

Dans le couloir, une infirmière vient à ma rencontre. Sans doute celle du téléphone, si j’en juge par sa mine sévère. Sans ménagement, elle m’apprend que ma grand-mère n’en a plus que pour quelques semaines. Un cancer qui traîne depuis longtemps, son âge trop avancé pour tenter une opération, la phase terminale, elle peut rester à l’hôpital ou rentrer chez elle, au choix, blablabla. Mon visage doit maintenant correspondre à ce qu’on attend de la bonne petite fille puisque son ton change et ses paroles se veulent apaisantes. Quatre-vingt-dix ans, elle aura bien vécu hein. C’est la vie. On va tous y passer.

Je reste longtemps dans la voiture avant de démarrer. Je regarde mes yeux dans le rétro, ceux que j’ai hérités d’elle, en essayant de faire remonter des souvenirs de complicité entre elle et moi. J’aimerais avoir la gorge qui pique, le cœur lourd et le ventre noué. Mais, à part une petite mélancolie, rien. Seule la peur des embouteillages fait battre mon cœur un peu plus vite.

Sa maison sent son odeur. Un mélange d’eau de Cologne et de lessive qui m’a toujours attendrie. Je m’attends à la voir poser un chocolat chaud sur le napperon au centre de la table mais seul le tic-tac de la lourde horloge en bois brise le silence.

Son sac est posé par terre, au milieu du salon. Elle a simplement oublié de le prendre.
En l’attrapant, je suis surprise de sa légèreté. Elle a dit que toute sa vie était dedans, pourtant il ne pèse presque rien.
A l’intérieur, un petit portefeuille, un étui à lunettes et un cahier dont la couverture en cuir est entourée d’un élastique. Dessus, en lettre dorées, Toute ma vie est inscrit.

La curiosité est plus forte. Personne ne saura.
Je ne m’attends pas à grand-chose en ouvrant ce cahier. Peut-être vais-je y trouver quelques photos de ses enfants, des résumés de ses voyages, deux ou trois recettes de sa mère.
Je ne m’attends pas à grand-chose en ouvrant ce cahier. Et certainement pas à ce que j’y trouve.

En tournant ces pages, je rencontre ma grand-mère. Je fais la connaissance de la femme derrière le sourire. La femme derrière la petite mamie affable.
Une femme qui a consigné dans ces pages, avec mots et photos, les grandes étapes de sa vie.
J’avale les lignes à toute allure, comme pour rattraper le temps perdu. J’engloutis les mots comme ceux d’un bon roman. Pourtant ce n’est pas un roman.
C’est la vie d’une femme.
La vie de ma grand-mère.

Son enfance heureuse avec ses parents, ses sœurs et leur chien. Sa beauté qui rendait tous les hommes du village fous d’elle. Son titre de championne de France de course à pied. Son don pour la guitare. Son amour infini pour Roland, son voisin de toujours. Leurs  fiançailles. La guerre. La déportation de Roland. Son rôle dans la résistance. La rencontre avec mon grand-père, résistant lui aussi. La perte de son fils à la naissance, le drame de sa vie. La naissance de mon père et de mon oncle, ses jumeaux chéris. Ses joies de mère. Ses peurs de mère. Ses blessures d’épouse. La publication d’un roman. La naissance de ses petits-enfants. Ma naissance. Le décès de mon grand-père. L’exil de ses enfants et petits-enfants. Sa solitude. L’attente de la fin.

Je réalise que les larmes roulent sur mes joues. Ce n’est pas son histoire qui me fait pleurer, c’est la nôtre. J’ai passé trente ans à la côtoyer sans me douter de ce qu’avait été sa vie. Je la voyais comme une mamie, pas comme une femme. Une petite vieille, comme toutes ces têtes blanches que l’on croise chaque jour sans se douter de qui ils sont.
Je suis passée à côté d’elle, à côté de nous.

L’urgence me saisit le ventre lorsque je pousse la porte de la chambre 358 pour la seconde fois de la journée. « Viens, on s’en va Mamie ».

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58 commentaires

  1. Je trouve ta nouvelle très touchante ! Elle parle vrai de cette relation qui unit un bon nombre d’entre nous à leurs grands-parents. En tous cas pour ma part, il y a beaucoup de similitudes dans les sentiments. Tu as une jolie plume, toute en simplicité. Moi c’est ce que j’aime. Bravo 🙂

  2. très touchant également. petite larme au coin de l’oeil en pensant à la mienne et au temps qu’on ne veut pas « perdre » à s’occuper des siens (j’essaye au max mais le coup de fil est souvent retardé… shame on me). ça en secouerait quelques uns !! j’aime !

  3. J’ai trouvé ta nouvelle très belle et très attachante. J’ai également beaucoup aimé les deux nouvelles du concours. La première m’a fait beaucoup pleuré et la deuxième m’a faite sourire !
    Bravo à toi et vivement le roman que j’achèterai sans hésiter !!!

  4. Émouvant, touchant et vrai ! J’ai déjà voté pour les 2 autres et j’aurais fait de même pour celle ci, tu as vraiment une jolie plume !

  5. bon que dire? t’es douée aucun doute, tu sais parler de choses qui touchent. On te sens sincère, comme si cette grand-mère était la tienne ou que cela aurait pu t’arriver si tu n’avais pas été proche de la tienne.

    Tu devrais peut être essayer d’écrire un recueil de nouvelles courtes façon « La première gorgée de Bière… » de Philippe Delerm. Entre celle là et les deux du concours je pense que ça pourrait faire mouche: bonheur et tristesses de la vie de tout les jours. Je suis sure que des petites histoires comme celles là, personnelles ou imaginaires, privées ou publiques tu en as beaucoup d’autres.

    La plupart des auteurs ont commencé par des nouvelles, beaucoup de films sont des nouvelles adaptées. Et souvent un roman pourrait se résumer en une nouvelle. Ou alors il met en avant les détails, les longueurs, les points de vues ou les perspectives des protagonistes et des antagonistes.

    Bref si tu ne sais pas par où commencer pour ton roman, rassemble tes nouvelles et fait toi publier.

  6. J’aime! Ca me plaît, c’est beau et c’est tellement vrai… On passe trop souvent à côté de nos familles parce qu’on ne prend pas le temps de s’y intéresser. Et pourtant, on apprendrait tellement sur eux et du coup sur nous …

  7. Merci pour ce joli texte ! Et oui, il fait réfléchir !
    On voit nos grands-parents éternels et on oublie trop souvent d’aller les voir !…

    Prenez le temps d’écouter la chanson de TRYO « les anciens », elle est très belle…

  8. Et tu auras réussi à me faire pleurer… Merci… j’ai revu ma mémé et ma grand-mère a travers tes mots… Elles sont parties depuis trop longtemps… Merci

  9. J’ai moi aussi ce rêve de me faire publier alors j’écris pas mal aussi !
    Je trouve ta plume touchante, tu arrives à mettre des mots sur le tumulte des émotions, c’est agréable à lire.

  10. Je ne comprends pas pourquoi tu n’a pas publié celle-ci aussi… elle est aussi touchante que les autres, à mes yeux.
    Peut être que tu n’as le droit qu’à deux publications?
    En tout cas : bravo Ginie! bon boulot! (encore une fois)

  11. Très belle… J’ai eu des frissons à te lire… Elle m’a beaucoup touché et fait penser à ma grand-mère, partie trop vite (à 87 ans, mais trop vite quand même…)

  12. j’ai perdu la mienne il y a tout juste deux ans, à 94 ans. Je me rappelle des derniers jours passés à l’hôpital. Elle était encore la sans y être. Je suis contente d’avoir fait parti de sa vie comme elle a fait parti de la mienne.
    Je suis restée jusqu’au bout et ça m’a beaucoup aidé. Je l’ai vu partir sans souffrir… sans souffrances….

    Bref, tout ça pour te dire que ton texte m’a ému. J’ai même pensé que c’était du vécu.

  13. Très beau et tellement vrai, mon grand pere a tendance a etre comme ca et c’est la perte des grands-parents de mon conjoint qui m’as fait prendre conscience du temps qui passe et de la chance que j’ai de toujours les avoir prés de moi!! Encore une jolie nouvelle, je te souhaite d’etre dans les gagnants pour pouvoir écrire un livre, je l’achèterais !!

  14. C’est très touchant ! Moi je n’ai pas vraiment voire même pas du tout connu mes grands-parents… ça fait un trou dans ma vie et dans mon passé… Profitez bien de vos grands-parents, et de vos parents qui sont votre lien votre histoire votre passé et un élan vers le présent et le futur.

  15. Eh ben quelle belle nouvelle qui m’a aussi tiré des larmes ( comme  » la bascule » ) j’ai perdu ma grand mere l’année derniere juste avant la naissance de mon fils….à l’inverse de ta nouvelle, elle était comme ma seconde maman. En tout cas j’espere que tu aura l’popportunité d’etre publié tu as un vrai talent!

  16. Je ne vois pas pourquoi tu ne la trouves pas digne d’être lue ailleurs que sur ton blog! Ou alors, est-elle justement « trop toi »…
    Pour moi, la meilleure des 3.

  17. Elle me plait – plus que sans surprise… Tu aurais du la proposer au concours :p. Tu y a mis du tien, de toi 🙂
    (j’ai du relire par 2 fois la phrase: Les premiers mots qu’elle prononce sont pour lui. – j’ai cru que ca parlait de ton père? pas du sac. Sinon ca va, ma blondeur a tout compris).

  18. Et voilà tu m’as fait pleurer … Très touchant et je me retrouve beaucoup (malheureusement ?) dans cette relation grand mère/petite fille !

  19. … ahh j’ai pas fini!
    J’ai envie de me blottir contre elle et de lui demander de me raconter sa vie encore et encore, en regardant les albums de famille.
    voila

  20. J’ai des frissons… ma grand-mère est morte d’un cancer… et j’ai cette impression terrible que l’on s’est manqué…

    Elle est tellement belle cette nouvelle! elle aurait pu être présentée au concours, j’aurai voté sans problème!

  21. J’ai beaucoup aimé aussi et j’ai cru qu’en fait la grand mere était toi dans de nombreuses années. Mais après j’ai relu et je me suis dit que la partie sur la guerre et la résistance ne collait pas 🙂
    Bravo Ginie, je me régale toujours à chaque billet !

  22. J’ai préféré celle-ci à sans surprise (je trouve que sans surprise est très construite vers la chute de l’histoire, un peu plus que celle-ci mais bon ce n’est qu’un petit avis de lectrice).
    Je la trouve fraiche et intéressante.

  23. Ben moi j’ai envie d’appeler ma maman pour lui dire qu’elle compte beaucoup pour mon fils, son petit fils …. et que tant qu’elle sera là avec nous, il aura une super mamie.
    Merci pour ton joli texte (encore et toujours)

  24. Comme d’habitude je ne reste pas insensible à tes écrits et une fois de plus j’ai la gorge nouée…. Je pense fort à ma grand mère encore parmi nous et avec qui je parle souvent de sa vie car elle aime se livrer et j’aime l’écouter !!! J’espère de tout coeur qu’un jour tu éditeras car tu écris tellement bien… en tout cas personnellement j’suis fan.
    Bonne soirée et surtout continue tes mièvreries sur la plage … j’adore et c’est tellement bon de voir ça.

  25. Bonsoir, je ne suis pas critique littéraire mais en effet je préfère les 2 autres nouvelles que tu as proposées, plus abouties à mon gout (j’avais d’ailleurs voté pour elles avant même de savoir que c’était toi qui les avait écrites).

  26. Tu écrits très bien d’une façon à nous transmettre de l’émotion mais sas tomber dans le mélo… j’aime beaucoup de suivre…

  27. j’ai comme une boule aux ventres après l’avoir lu! l’une de mes plus grandes peurs c’est de perdre mes grands-parents. d’ailleurs on vient de déménager pour se rapprocher d’eux, pour que les loustics en profitent un max! ils passent cette semaine avec leur Maminou et Mamily (ma mère et ma grand mère). et rien que de les savoir avec elle, j’en profite par procuration, quand on les récupère je redeviens cette petite fille qui la voyait majestueuse et imposante au sein de sa grande famille!

    Bref, merci pour cette nouvelle, j’aime, j’adore et j’espère garder mes grands-parents encore longtemps a mes cotés, pour écouter leurs récits épiques! ^_^

  28. Très jolie histoire, j’aurais aimé que ce ne soit pas une nouvelle mais un roman, pour avoir plus de détails et surtout une suite!
    Vraiment très prenante, même en quelques paragraphes

  29. Je suis charmée par cette nouvelle. Le Ton réaliste et la mélancolie qu’il dégage.
    Ton style est toujours la et me plait ( oui vraiment ! ) que ce soit dans le registre de l‘humour ou d’autres tu réussi à capter mon attention.
    Moi qui lis beaucoup j’attends donc tes publications !
    Bises

  30. Ping : La naissance |
  31. Merci de tous vos commentaires, je suis très très touchée. J’avoue que souvent j’ai envie de remiser ce rêve de roman au placard, je me dis que si je n’ai toujours pas été repérée c’est que je n’ai pas le talent, qu’il faut que j’arrête de me voiler la face sinon je vais finir dans Confessions Intimes comme ceux qui veulent à tout prix devenir chanteurs ou mannequins et qui ne se rendent pas compte qu’ils font rire tout le monde.
    Vos commentaires et votre soutien sont les seules raisons qui font que je n’ai toujours pas lâché l’affaire. Alors c’est super important pour moi.
    Merci beaucoup.

    1. Ce serait une perte si tu n’écrivais plus. J’ignore si un jour tu pourras écrire ton roman (je partage ce rêve avec toi) mais les pages de ton blog viennent enjoliver un petit moment de ma journée lorqu’elles arrivent, je t’en remercie!

  32. Alors j’ai nettement préféré tes 2 nouvelles du concours aux 2 autres. Je les trouve plus « haletantes », chacun à sa façon.

    Par contre ton talent dans l’écriture est réel. Je suis loin d’être un pro dans ce domaine mais à chaque fois tu me captives. Que tu parles de tes fils, de poils, de belle mère ou d’amour fraternel.

    Je souhaite qu’un jour tu réalises ton rêve de publier !

  33. J’avais lu ta nouvelle quand tu l’avais posté sur Facebook y a quelques jours, comme souvent je te lis mais commente rarement. Puis ce soir j’ai décidé de la faire lire à mon mari, car cette nouvelle c’est comme si c’était la sienne.
    Je ne vais pas rentrer dans les détails, mais tout y est, son âge, le même que le tien, l’âge de ta mamie, le même que la sienne, votre relation commune etc etc…
    Bref, je lui ai fait lire et je ne l’ai pas regardé de tout le long, j’ai survolé les lignes en même temps que lui. Arrivée, à  » on s’en va mamie », j’ai relevé la tête, et les larmes coulaient sur les joues de mon mari.
    Il ne m’a rien dit, et je ne lui ai rien demandé, il a simplement eu besoin de me dire : Merci, merci de me l’avoir fait lire ».

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