Le monsieur de la salle d’attente

Il étais assis face à moi, la tête baissée, les yeux rivés sur ses mains jointes. Sur le mur, juste au-dessus de ses cheveux gris, une feuille A4 pendait, de travers, retenue par l’unique bout de scotch ayant résisté au temps. Son message était très clair : les téléphones portables créaient des interférences avec les machines médicales, ils étaient donc interdits dans le service.
La dame qui était assise au fond de la salle s’est levée en entendant son nom. Je me suis retrouvée seule avec lui. L’envie d’attraper mon téléphone et de relever mes mails ou d’aller écrire un truc marrant sur Facebook était forte, mais pas plus que la peur de faire exploser un scanner. Je savais bien, pourtant, que c’était du flan. Mais j’ai préféré attraper un magazine dans la pile, c’était plus sûr.

J’en étais à me dire que Monica Bellucci était bonne en juin 2011, et que j’aurais bien partagé la photo sur Facebook en demandant aux copains de deviner, d’après la date antédiluvienne du magazine, où je me trouvais, lorsqu’il s’est adressé à moi.
– Vous êtes là depuis longtemps ?
– Je suis arrivée juste avant vous.

C’était vrai. Il ne m’avait visiblement pas remarquée, mais j’étais sortie du scanner au moment où il y était entré, on s’était donc croisés. Puis il était revenu s’asseoir dans la salle d’attente, pour attendre les résultats. La sentence.
J’avais très envie de lire l’interview de Monica Bellucci. Peut-être donnait-elle le secret de sa ligne insolente et que, dans quelques mois, je pourrais dire que ma perte de poids et mon nouveau corps étaient dus à une vieille interview de Monica Bellucci que j’avais lue un jour, dans une salle d’attente. Mais mon voisin de couloir de la peur avait apparemment besoin de parler.

– C’est long, quand même.
– Ils devraient bientôt nous appeler.
– J’espère.

Il n’y avait pas besoin d’être fan de Confessions Intimes pour voir qu’il avait peur. Il crevait de peur. Moi, j’étais là pour un examen qui, au pire, m’apprendrait que j’avais besoin d’une petite opération en ambulatoire. Lui avait l’air d’être là pour autre chose. Quelque chose de plus grave.
Ses mains ne se séparaient pas l’une de l’autre. Comme s’il se sentait moins seul, avec une main dans la sienne.
Son pied droit battait le sol rapidement. Sans doute au rythme de son cœur affolé.
Et son regard, putain. Son regard d’enfant apeuré qui détonnait avec son visage marqué par les années. Son regard qui suppliait le temps de hâter un petit peu le pas, pour que la peur cesse enfin. Ce regard qu’on espère tous ne jamais croiser dans le miroir.

Alors je lui ai tendu la perche.
– C’est stressant d’attendre les résultats, pas vrai ?
Tout le stress dans ses mains, dans son pied, dans son regard se sont alors concentrés dans ses mots. Il a tout raconté. A moi, aux murs, à lui. Sa maladie qui l’avait obligé à prendre un traitement avec beaucoup d’effets secondaires, son rétablissement, ses peurs, sa femme, son attente. Et puis cette radio des poumons, il y a trois mois, où ils avaient trouvé une petite tache de 5 millimètres. Un polype, à priori. Là, il venait voir si ça avait évolué. Une semaine qu’il n’en dormait plus.

La voix a appelé son nom. Il s’est levé, tellement tétanisé qu’il en a oublié de me dire au-revoir.
J’ai ouvert le magazine à la page 22, celle où Monica allait me révéler ses secrets et j’ai balayé l’article des yeux, à la recherche du mot « corps ». Mais une voix m’a interrompue. J’ai levé la tête, pensant que c’était mon tour de recevoir les résultats, mais non. C’était le monsieur de la salle d’attente.
J’ai eu une seconde d’hésitation avant de le reconnaître, son visage était transformé. Il avait perdu 10 ans, au moins. Les trois mots qu’il a prononcés m’en ont donné la raison.
– Tout va bien !
Et il est parti, le pas léger.

Je ne saurai pas comment Monica Bellucci fait pour être aussi bonne. Mais je sais que ce soir, un monsieur dormira mieux que les nuits précédentes.

Ginie (pas) Bellucci

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83 commentaires

  1. Je te l’accorde, cette attente elle est terrible, et ce qui est terrible aussi, c’est que tu arrives à en vouloir un peu à ceux qui viennent pour un ennui mécanique, quand toi ou ton amour êtes là pour un verdict.
    Désormais, je souris beaucoup et je parle aux gens dans les salles d’attentes.

  2. j’ai retenu ma respiration jusqu’à la fin, je sis très très sensible à ces moments où un ou une inconnue nous confie qqchose et nous demande « de partager » une douleur. Juste comme ça, parce qu’on est tous humains et que c’est bon de ne pas l’oublier.

  3. Moi, quand j’ai lu que tu voulais écrire sur du papier, je pensais que ce serait ce genre, des billets comme des nouvelles, qui font mouche, de rire, de coeur fendu, de joies, tout ça-tout ça, la vie quoi!
    En tout cas, je suis contente pour le monsieur de la salle d’attente…

  4. Putain! (oui faut bien ça)
    j’ai lu, j’avais limite peur de la fin. Heureusement qu’elle est bonne (la fin, j’cause pas de monica, même si l’est belle), ton post m’a ému, mais beaucoup quoi, et ce monsieur doit vraiment être soulagé!
    (Mon com est un peu pourri, pas grave je le laisse tel quel.)

  5. J’ai les larmes aux yeux, parce que j’ai été à la place de ce monsieur il y a de çà une semaine. A attendre confirmation de quelque chose, angoissée, sur ma chaise, à me dire que je me sentais bien seule assise là, à attendre tant de temps (c’était une scintigraphie, donc il y a un délai entre l’injection et l’examen… 5h dans ces couloirs, entre tout, à avoir la trouille et pareil, mon iphone rangé…) Une femme m’a parlé, on voyait qu’elle était malheureusement habituée, çà fait chaud au coeur, je me suis sentie moins seule… comme ce monsieur a qui tu as tendu la perche alors que d’autres l’auraient laissé seul face à son angoisse…
    J’espère que tout va bien de ton côté pour le scanner, Ginie pleine d’empathie. Gs bisous

  6. c’est ça… exactement ça… tu aurais pu ajouter la couleur pisseuse des murs, mais bon, celui ou je vais date des années soixante dix, le tiens et p’tre plus récent….

  7. Même si le sujet n’est pas gai (quoi qu’il finit bien finalement, en tout cas pour ce Monsieur), j’ai adoré ta façon de raconter.
    J’ai l’impression de l’avoir vu moi aussi ce Monsieur au final !

  8. dis Ginie, je peux utiliser des extraits de ton article pour illustrer l’angoisse de l’attente d’un résultat médical et pour exercer la communication aidante auprès d’élèves infirmiers (en jeu de rôle, pex)?
    Tu décris vraiment très bien cette angoisse et la question que tu poses à ce monsieur contient exactement les bonnes paroles. Ginie rimerait avec empathie?
    Merci pour cet échange de relations humaines. Tu lui as apporté beaucoup. La preuve il a tenu à revenir vers toi pour t’exprimer son soulagement.
    Peu de gens sont encore attentifs aux autres, aux inconnus qu’ils croisent. Méfiance? Indifférence? Insouciance? Peur? … Dommage … On rate ainsi beaucoup de belles rencontres. Même si on ne les revoit plus jamais, certaines rencontres auront permis des échanges bien plus riches que certains relations habituelles/quotidiennes/professionnelles/etc …

  9. J’ ai retenu très fort ma respiration jusqu’ au bout de ton texte et j’ai lu vite, plus vite que d’habitude parce que j’ espérais lire, je voulais lire ces 3 petits mots  » tout va bien  »
    Je peux aller dormir tranquille maintenant.

    Et quelle plume bordel !

  10. Juste wahou. J’avais l’impression d’être avec ti, dans cette salle, j’avais l’impression que ce monsieur était un proche, j’avais peur pour lui, je sais c’est très con (ou humain, au choix), mais ça fait du bien cette happy end. J’espère que de ton côté tu as eu de bonnes nouvelles. Je t’embrasse.

  11. Je suis très très touchée de vos commentaires, ici et sur Facebook. Ce billet me tenait à coeur, je suis heureuse de vous avoir transmis ce que j’ai ressenti, d’avoir réussi à vous toucher autant que je l’ai été. Merci les copains.

  12. Il y a peu tu parlais de belles rencontres, furtives, inattendues mais tellement réconfortantes… cette fois, c’est toi qui as soulagé quelqu’un, et ça fait autant de bien finalement ! Ca donne envie de sourire, toujours, et malgré les nombreux regards étonnés, surpris, gênés, ce sourire touchera forcément quelqu’un.

  13. Wouah putain…
    Merci pour ce petit moment d’humanité.
    Et puis ton écriture est juste parfaite. Vraiment, publie-le ton bouquin (j’ai lu le premier chapitre, et si je le peux, je financerai l’édition). Et cet article confirme que tu as l’âme d’un écrivain (et crois-moi je lis beaucoup).

    Et heureuse que ce monsieur n’ait rien.

  14. … quand je dis que je financerai l’édition, c’est parce que t’as parlé d’un truc genre MyMajorCompany…
    (malheureusement je n’ai pas assez de sous pour financer COMPLETEMENT l’édition du bouquin… :))

  15. tout pareil que les commentaires précédents. des petits moments d’humanité qui nous rappellent que nous ne sommes pas que des numéros. et qu’un coeur bat en chacun de nous !
    plein de bonnes choses à ce monsieur, et à vous également !

  16. « Tout va bien ». 3 petits mots qui, utilisés ensemble, font partie de mes préférés…
    Et une grosse pensée pour mon papa qui est à l’hôpital aujourd’hui et qui me dira, je l’espère, ces mêmes mots ce soir, pour me rassurer…

  17. Je te lis depuis quelques temps déjà et j’adore. Tu me donnes la pêche, tu me fais rire, tu me mets les poils, tu me fais monter les larmes, tu transmets tellement d’émotions à travers tes articls, tu écris fabuleusement bien.
    Je ne t’ai encore jamais laissé de commentaire, peut-être que c’est le fait que dans 2 jours on est le 21/12 et que je me suis dit qu’il fallait que tu saches quand même.
    Merci pour tes articles, merci pour ce monsieur, merci Ginie.

  18. Oh la la quel billet ! Souffle retenu, j’avais l’impression d’y être dans cette salle d’attente :-O C’est très bien écrit, et j’ai bcp aimé le fait qu’il revienne te dire « tout va bien ». En voilà un qui j’espère passera un bon Noël.

  19. Emouvant …… je suis heureuse pour ce monsieur, il y en a tant d’autres qui n’ont pas la même « chance » …
    Bisous Ginie

  20. J’ai eu la chair de poule en lisant cet article, mais je suis tellement contente pour ce monsieur qui pourra enfin dormir sur ses deux oreilles! Et je trouve qu’il est sympa d’être venu te prévenir, sinon on serait tous resté en plein cliffhanger insoutenable!

  21. Très bel article, très touchant.
    J’aime beaucoup ces petites scènes de vie retranscrites (qu’elles soient heureuses ou plus intimes), et ta façon de la décrire est super bienveillante. Merci.

  22. Ce monsieur a eu confiance en toi, assez pour se livrer (ce qui est parfois bien plus facile avec des inconnus). Et surtout pour revenir te dire les résultats.
    Parfois simplement prendre le temps d’écouter l’Autre peut apporter beaucoup.
    Un bien beau billet.
    Bises

  23. Voilà t’as gagné, j’ai tremblé pendant 98% de ton article et les larmes sont venues toutes seules au verdict !! Ce qui me rassure c’est que je vois que je ne suis pas la seule. C’est tellement stressant d’attendre ce genre de résultats ! J’espère que tu as eu une aussi bonne nouvelle que lui, pour aussi bien dormir que lui 😉 Bisous

  24. Magnifique… je ne trouve rien d’autre à dire… Non seulement cette tranche de vie est pleine d’émotions mais en plus, tu as un sacré talent de narratrice!
    Bravo!!
    Je suis arrivée ici par hasard et je crois que je vais y rester 😀

  25. Heureusement que le train dans lequel je me trouve est vide. Parce que j’ai les larmes aux yeux…
    J’ai connu l’attente… Pas pour ma santé, mais pour celle de ma maman. Une famille entière suspendue à des résultats de scanners pendant trois ans. Ça a fini au cimetière… C’est la vie.
    Cette attente c’est un truc insoutenable…
    Ouf pour le monsieur!

  26. moi j’aime bien aussi ce type de post. J’ai vécu ça il y a pas si longtemps et pas pour moi, hélas… j’aurai donné ma vie pour que ce soit moi, et pas ma fille de quelques mois comme le bébé tout neuf. C’est affreux d’attendre une sentence, un avis qui va faire basculer ou pas ta vie et la sienne, et celle de toute la famille. J’avais déjà laissé une trace de mon histoire ici quand tu t’inquiétais pour le bébé presque tout neuf. J’avais raconté comment la maladie de mon grand avait accompagné mon apprentissage de parent (mes inquiétudes, mes angoisses, nos victoires, ses sourires et sa force). Je croyais que tout ceci était rangé dans la boite à souvenir, tout au fond, sous les moments heureux… jusqu’à ce jour, dans cette salle d’attente de l’hôpital des enfants où le visage du radiologue a éteint mon espoir. Cette putain de maladie rare qui nous avait brisé en 2007 et qui ne devait être que la « faute à pas de chance » elle l’avait aussi. Certes, c’était remédiable, et la solution chirurgicale.. mais tout a refait surface de nouveau et nous avons revécu toute cette épreuve début décembre. C’est pourquoi ces salles d’attente, où je retournerai sans doute pour eux ou pour moi… je connais leur charge émotive, leur vide abyssal qui précède toujours le virage de notre vie… ce monsieur, j’espère, j’espère qu’il a encore de longues années de doux sommeil…!

  27. Merci d’avoir accordé à ce petit monsieur un petit mot. j’espère que pour toi aussi l’examen a été bon et que tu ne devras pas subir une opération.

    bien à toi

    Stéphanie

  28. C’est souvent que dans les salles d’attentes des médecins ou labo ou autre truc relou ou tu crois que tu vas mourir, que les gens me prennent pour Joelle Mazar (tu te souviens, Pause Café, l’assistante sociale)
    Je dois avoir une tronche de : »racontes moi ta life, je suis costaud, je vais encaisser)
    mais au final, je m’effondre pour eux…
    mais pas devant eux !
    je suis contente que ton monsieur aille bien !
    LA magie de la fin du monde du dernier noyel !!!

  29. Merci à tous pour vos commentaires, je suis vraiment contente que vous ayez ressenti ce que j’ai ressenti dans cette salle d’attente.
    Merci aussi à ceux qui s’inquiètent de ma santé, j’ai encore quelques exams à passer, mais à priori tout va bien pour moi.

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