Lettre au temps qui passe

Cher Temps,

Les grands artistes qui composaient feu le groupe Alliage disaient que tu courais, courais et ils avaient raison. Je songe à t’écrire depuis fort longtemps, mais j’avais beau te courir après, je ne t’ai jamais trouvé, tu as filé et c’est seulement maintenant que je peux te prendre. Je vais donc enfin pouvoir te dire ce que je garde pour moi depuis des années, depuis ce jour où la Renault 5 bordeaux de mes parents a pris le chemin retour des vacances pour rentrer à la maison, après une semaine de bonheur total. Ce jour où j’avais une boule douloureuse dans la gorge en songeant que c’était déjà fini. Ce jour où j’ai réalisé que tu passais bien trop vite.

Tu es trop rapide pour moi, cher Temps. Je le sais, j’essaie de me faire une raison et j’ai même trouvé quelques astuces qui me donnent l’illusion de te saisir un peu. Je prends des photos, tout le temps. Pas de paysages ou de monuments, non. Ce que je photographie, ce sont les souvenirs, les instants, les émotions, pour ne pas oublier, pour garder une trace, aussi figée soit-elle, qui ira rejoindre les milliers d’autres qui s’entassent sur un disque dur. Je tente de profiter de chaque instant, de mettre les priorités dans le bon ordre, de trouver des petits bonheurs dans les moments de la vie quotidienne. Je m’efforce de moins dormir, pour ne pas te perdre. Mais je confesse quelques lacunes sur ce point-là.

Tu passes trop vite, Temps.

Je le vois dans le miroir. Tu as laissé des traces de ton passage au coin de mes yeux plus tout à fait lisses, parmi mes cheveux plus tout à fait bruns, sur mon ventre plus tout à fait plat.

Je le vois sur mes parents. On rit en regardant les photos d’avant, quand ils avaient des coiffures improbables. Mais on se dit aussi que c’est loin, qu’ils ont changé. Qu’ils ont vieilli. Qu’ils ont atteint un âge qui nous semblait canonique il y a encore peu.

Je le vois sur mes grands-parents. Ceux qui sont encore là ne sont plus les mêmes. Ils sont devenus ces personnes âgées, ces vieux, ces têtes blanches que l’on croise dans la rue, sur lesquels on râle aux caisses des supermarchés. On leur parle fort, on leur demande s’ils s’en rappellent, on espère qu’ils seront là au prochain Noël.

Je le vois sur mon esprit. Il me joue des tours, la mémoire me fait parfois défaut. Il faut dire que certains souvenirs commencent à remonter à très loin, que les anecdotes s’accumulent, s’inversent, se confondent. Certains s’effacent, sans doute.

Je le vois sur mon corps. Il s’use plus vite, se réveille souvent fourbu, craque un peu, couine même parfois, s’essouffle. Il demande plus de soin(s), il me renvoie à l’âge qui m’étonne à chaque fois que je le donne à quelqu’un.

Tu es un peu comme Attila, Temps. Là où tu passes, tu laisses ton empreinte. Indélébile.
Jusqu’ici, j’acceptais la sentence, je me pliais aux règles, je subissais. Je regardais les heures, les jours, les mois, les années, défiler à toute allure en sachant que l’on n’y pouvait rien, que même en courant très vite je n’arriverais jamais à te rattraper, que s’il y a une chose contre laquelle on est impuissant, c’est bien toi. Mais depuis quelques mois, la donne a changé. Depuis quelques mois, un nouvel élément me rappelle chaque jour à quel point tu es rapide. Trop rapide.
Mon fils.

Il est né hier et il a bientôt huit mois. Il est né hier et mes bras ne sont déjà plus son endroit préféré sur Terre, le tapis de jeu, le carrelage, tous les endroits où il peut tourner et virer, chercher à s’assoir, parlementer avec ses jouets, être autonome, sont bien plus attractifs. Il est né hier et déjà son poids a été multiplié par trois. Il est né hier et quand on regarde les photos des premiers jours, on ne le reconnaît presque pas. Il est né hier et il est grand, déjà.
Je me lèverai un matin et il prendra son cartable pour affronter sa première rentrée.
Je me lèverai un matin et il aura passé la nuit à faire la fête avec ses copains.
Je me lèverai un matin et il aura quitté la maison pour vivre sa vie.
Je me lèverai un matin et on regardera les photos de nous quand on avait des coiffures improbables, quand il était tout petit, quand je tenais un blog. Et on se dira que c’est loin.

Alors aujourd’hui, je n’ai plus envie de te laisser filer sans tenter une petite négociation. Il doit bien y avoir quelque chose qui te ferait ralentir un peu la cadence, lever le pied, voire carrément faire une pause. Je suis prête à pas mal de choses, te filer mon stock de Nutella, chanter du Francis Lalanne, faire un sacrifice belle-mérien, tu n’as qu’à demander, je m’exécuterai.

Comme le dit si bien la philosophe, « Laisse-moi un peu de toi, j’apprendrai à te retenir ».

Je te laisse prendre le toi nécessaire pour la réflexion, Temps. Tu sais où me trouver.

Ginie, temps pis

 

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62 commentaires

  1. Putain Ginie, c’est beau. Genre le mot « beau » n’arrive pas à la cheville en fait.
    Je trouve que tu écris tellement juste (mieux ?) quand il ya toute cette émotion, ça touche direct en dedans.

  2. Oh que oui… Ca file… Tu te lèves un matin et ton fils te dis fièrement de sa voix aux tons changeants : « regarde j’ai de la moustache!! »
    Ok… Là,, j’ai dit : »ah? Où?? »
    Mais il fait presque ma taille…
    Et il ne pourras pas mettre mes chaussures même pour se déguiser….
    J’ai peur de ce temps…il nous vole nos bébés!
    Bravo pour tes émotions … Elles sont pareilles partout j’ai l’impression!

  3. je me retrouve à 5h du mat avec larme à l’oeil en te lisant. C’est tellement vrai, putain c’est tellement beau ! Nos fils ont le même âge, sauf que moi j’ai un aîné aussi qui a 6 ans, il me chante la chanson « Time » du groupe Tryo et me dit  » maman tu es née dans les années 1900 c’est loin ! » 1982, c’est pourtant pas si loin ? 30 ans, ça met une claque quand même. Merci Ginie c’est une fois de plus un moment magique passé à te lire.

  4. J’ai des doutes au sujet de l’efficacité de Francis Lalanne sur le Temps, mais si ça marche préviens-nous, je m’y attaque dès maintenant.
    C’est étrange, cette accélération à partir de la trentaine, quand tout devient si sérieux, quand les coups de gueule du lycée (les contrôles de math, les premières déceptions amoureuses, les premières booms…) semblent légers par rapport à la réalité et ses impératifs aultes…

  5. Mais comment tu fais Ginie pour ecrire des choses pareilles? Ca dit tout en quelques mots, et j’ai une fois de plus failli faire couler mon mascara enbteblisant sur le chemin du boulot. Heureusement que je n’en porte pas, je n’aurais pas eu le temps de faire le rafistolage nécessaire, trop occupée à lire les blogs des copines. Quand le temps file trop vite, on fait des choix!

  6. Je vais mettre mon émotion en te lisant sur le coup des hormones… Mais quand même ! C’est un très beau texte et je ne peux qu’être d’accord avec toi !
    Bonne journée a tous ! Merci Ginie…

  7. Très beau et très vrai! Avoir un enfant, c’est du Marty Mac Fly dans tous les sens et en accéléré.. Heureusement que tu cites Eve Angeli à la fin, ça ma sauvé de la larmichette!

  8. Tu as braiment un don pour me tirer une petite larme à chaque fois … Encore une fois un très joli billet … et tellement vrai avec ça !

  9. Je ne sais pas si ce qui est le plus inquiétant c’est le fait de s’apercevoir que le temps passe aussi vite ou si c’est de savoir de qui provient cette phrase empreinte de philosophie. Mais bon si toi aussi tu sais je me sens moins seule ^^ TMTC!

  10. Lamartine Le Lac 1820
    « …. Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
    Suspendez votre cours :
    Laissez-nous savourer les rapides délices
    Des plus beaux de nos jours !

     » Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
    Coulez, coulez pour eux ;
    Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
    Oubliez les heureux.

     » Mais je demande en vain quelques moments encore,
    Le temps m’échappe et fuit ;
    Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l’aurore
    Va dissiper la nuit.

     » Aimons donc, aimons donc ! de l’heure fugitive,
    Hâtons-nous, jouissons !
    L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive ;
    Il coule, et nous passons ! …. »

  11. Eh oui….
    Et en même temps, paradoxalement, je trouve qu’avoir des enfants nous (me) garde jeune, en tout cas dans ma tête…!
    Je te renvoie aussi à l’article de Marie Mamanstestent 😉

    Et continue à écrire de belles choses comme ça ! 🙂

  12. Quel beau texte, Ginie tu as de l’or dans les mains et la tronche….
    Je vote pour un sacrifice belle-mérien ,la mienne hein, le tienne est utile pour les billets !
    Bises

  13. S’il fait suite à ta demande, tu pourras me filer son numéro pour que je puisse négocier aussi ?
    En ce moment, ce qui est le plus dur pour moi, c’est de voir mes parents vieillir, ça me mortifie…

  14. Tu as tellement raison c’est si triste ce temps qui passe et qui nous échappe.
    A chaque fois que je regarde mon fils j’ai l’impression qu’on en profite jamais assez qu’on a pas assez de temps pour nous.
    Chaque seconde est importante il n’y a pas le temps aux regrets et aux et Si et Si?
    Profite bien de la vie Ginie
    bises

  15. C’est fou comme tu arrives à écrire ce que je ressens. Je montais hier soir le film des 8 premiers mois de vie du petit koala.
    J’ai remonté le temps jusqu’à cette petit boule qui naviguait sous ma peau !
    Hier soir, après avoir couché ce petit bonhomme qui remplit maintenant bien correctement son lit qui paraissait pourtant si grand.

    Magnifique écriture.

  16. Magnifique!!! je me fais la même reflexion: bon sang que ça passe vite!!! j’espère que le Temps répondra favorablement à ta demande!!!
    je te laisse car j’ai pas trop le temps là 😉

  17. Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
    Assise auprès du feu, dévidant et filant,
    Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant :
    « Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle ! »

    Lors, vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,
    Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
    Qui au bruit de Ronsard ne s’aille réveillant,
    Bénissant votre nom de louange immortelle.

    Je serais sous la terre, et, fantôme sans os,
    Par les ombres myrteux je prendrai mon repos ;
    Vous serez au foyer une vieille accroupie,

    Regrettant mon amour et votre fier dédain.
    Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :
    Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.

    Pierre de Ronsard, Sonnets pour Hélène, 1587
    (mon préféré….biz)

  18. Le temps qui passe je le vois dans le visage de mes filles qui grandissent… et j’aime ça.
    Tu vois je me suis levée ce matin et je l’ai accompagnée à son concours de Médecine… le temps passe et ça m’apaise.

  19. Punaise, Ginie, tu vas me faire chialer…
    Sais-tu que j’ai cette chanson ds la tête depuis ma grossesse…? Je me suis mise à la siffloter un beau jour sous la douche, qd je ne voyais déjà plus mes orteils… Et depuis… Depuis elle résonne tous les jours dans ma tête et ne me fait pas rire…
    Avant, le temps filait, je m’en foutais… C’était des aventures, de l’expérience en plus… Depuis que mon poulet est né, le temps qui file me tracasse et me travaille… Et ce que tu décris là dans ton si beau texte est ce que je ressens chaque minute, même si je sais que la trentaine ça reste un âge gamin…
    On ne m’avait pas dit que la grossesse et la maternité apportaient cela comme effet secondaire… Et j’aime pô…

    Un peu contente de voir que je ne suis pas la seule…

    Bisous Ginie !

  20. Tres tres beau ton textequi doit parler a beaucoup de tes lectrices (ma pette fille a fait sa rentrée en septembre et mon fils a eu 6mois !.)
    Par contre je ne te remercie pas pour la chanson d’Alliage dans la tête depuis ce matin !

  21. Désolée, l’article est sûrement très très beau et émouvant mais je suis restée coincée à Alliage et à son temps qui court. Mais si je laisse un commentaire, c’est que tu as illuminé ma journée, qui sont assez morbides en ce moment. Car je suis allee sur YouTube, ai écouté et réécouté encore cette chanson, et d’autres, et je me suis dit : »le temps, je l’emmerde. Il m’a apporté Alliage et il m’apportera encore tout un tas de bonheur semblable. Alors cesses ta dépression et va chez ikea au lieu de bosser tes partiels ». Alors voilà, merci d’avoir sauvé ma journée (et ruiner peut-être ma vie ?) !!! Bisous

  22. mon chemin de surfeuse sur le net m’a amené jusqu’a toi !! et je sais maintenant pourquoi !! entre rire et plaisir de rire et de lire, je ne me lasse pas !

  23. Bon ben voilà encore un post qui me fait pleurer !!!
    Tellement juste …. je vais fêter les 5 ans de mon grand dans quelques jours et quand je vois à la vitesse à laquelle sont passées ces années je ne veaux pas perdre une miette avec mon petit de 4 mois
    5 ans c’est rien et c’est tellement important quand ce sont les premières années d’une vie…

  24. Le temps ne se rattrape pas, ne se perd pas, ne se prend pas, ne passe pas, ne file pas, ne se photographie pas, ne se vole pas, ne s’envole pas, ne se regarde pas dans un miroir, n’est ni hier ni demain ! Il est juste là, maintenant.
    Il se vit au présent. Et alors là, tu en profites.
    Inutile de se retourner ou de se projeter. Il faut être juste là, maintenant. Et seulement alors, tu profites du temps présent, le seul qui soit vraiment.
    Le reste n’est que pur fruit de ton imagination fertile qui t’empêche finalement de profiter de l’instant T.
    Alors, vis ! Juste.

  25. si seulement on trouvait comment le alentir ce temps! je me suis rendue compte il y a peu (j’ai eu l’impression de prendre une gifle!) que je vais fêter mes 35 ans cette année… dans ma tête j’en ai tjs 20! ma grande, mon gros bébé à moi, va rentrer 6me à la prochaine rentrée, va fêter ses 11 ans dans quelques semaines, et ne pense qu’à se regarder dans un miroir, à essayer des coiffures, à se mettre du vernis sur les ongles, et à jouer avec son-portable-cadeau-de-noël-de-papa (moi je voulais pas, elle est trop jeuuuuuuuuuuuuuuune!) je ne parle même pas de ses 2 frères qui grandissent à vu d’oeil, dont la seule chose qui les intéresse est d’aller jouer avec les « potes »… c’est là qu’on se rends compte qu’on vieillit… et ça fait mal!

  26. Quand me fille me parle de ses futures 25 ans, je me dis avec tristesse que je serais vieille même si probablement tout aura évolué et que 62 ans ça ne sera pas si vieux que ça… Et ça me fout encore plus les boules de la voir grandir !

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