Marianne

Bordeaux

Elle marchait d’un pas rapide, ses ballerines dorées faisant sursauter quelques cailloux au passage.

Elle détestait être en retard. La dernière fois, son fils l’avait attendue plus d’une heure devant l’école, sans personne pour le surveiller. La directrice avait eu beau lui promettre que cela n’arriverait plus, elle n’avait pas confiance. Elle devait se dépêcher.

Elle connaissait ce parc par cœur. Lorsqu’elle ne l’empruntait pas pour se rendre au centre-ville, elle venait s’y ressourcer de longues heures durant, sur le banc rouge à l’ombre du chêne centenaire. Elle fermait alors les yeux, laissant le vent et le soleil l’emmener dans ses songes.

C’était son petit moment à elle, une parenthèse dans sa vie rythmée de mère au foyer.

Ses ballerines et le temps s’arrêtèrent net lorsqu’elle le vit.

Il marchait dans la direction opposée, sa silhouette familière s’approchant un peu plus d’elle à chaque enjambée. Ils allaient se croiser.

– Georges, c’est toi ?
– Oui, c’est moi. On se connaît ?

Elle avait souvent cru l’apercevoir au détour d’une ruelle, au volant d’une voiture ou à la caisse d’un supermarché, mais à chaque fois elle avait été déçue. Ce n’était pas lui.

Là, elle n’avait aucun doute. Certes, il avait un peu forci, des pattes d’oie s’étaient installées et quelques cheveux avaient déserté son crâne, mais cet accent du sud, cette voix un peu aigue, ce regard rieur et cette cicatrice sur la lèvre inférieure, souvenir douloureux de l’escalade du balcon de sa belle adolescente, c’était son Georges.

Depuis combien de temps ne l’avait-elle pas vu ? Dix ans ? Quinze ans ? Peut-être vingt ? Son esprit engourdi ne parvenait pas à compter. Mais comment pouvait-on oublier son premier amour ?

– C’est moi. Marianne. Tu te souviens ?
– Marianne… Bien sûr que je me souviens. Quelle surprise. Quel bonheur !

Les roses qu’il tenait dans la main se mirent à trembler. Ou alors c’était elle qui tremblait tellement que sa vision lui jouait des tours. Ils avaient l’air fin, plantés l’un face à l’autre, avec les mains qui jouaient des maracas.

– Tu n’as pas changé, tu es toujours aussi belle. Que deviens-tu ? Comment est ta vie ?

Elle se raconta. Ses enfants, d’abord, parce que sa vie, c’était eux. Muriel avait huit ans et Gil bientôt six, ils étaient merveilleux et tellement beaux, bien que la coiffeuse ait un peu trop coupé la frange de la petite, la dernière fois. Dommage, elle avait toujours des photos sur elle, mais là elle était partie à la hâte et les avait oubliées. Elle les élevait seule, leur père n’était pas là. Non, elle ne savait pas où il était ni pourquoi il n’était plus là, c’était comme ça, elle ne se posait pas la question. Elle ne travaillait pas, enfin si, s’occuper de deux enfants et d’une maison était un travail, mais pas au sens où la société l’entendait.

Et lui, que devenait-il ?

Il avait lui aussi deux enfants, mais plus âgés. Il était chirurgien-dentiste, mais il préférait dire qu’il était réparateur de sourires. Il vivait dans une grande maison et pouvait passer des heures à jardiner dans sa roseraie. Sa femme était partie depuis quelque temps, elle lui manquait terriblement. Il avait créé un rosier à son nom et justement, en ce moment, il était en fleurs. Chaque matin, il allait cueillir les plus belles et en faisait un bouquet qu’il offrait à quelqu’un, au hasard de ses rencontres.

Ses souvenirs lui coupèrent la parole.
Georges était le frère aîné de son amie Lucie. Elle l’avait toujours aimé, à six ans déjà elle avait donné son prénom à son poupon. C’est le jour de ses quatorze qu’ils avaient échangé leur premier baiser, derrière la maison, juste après le clafoutis. Elle n’avait jamais oublié la douceur de ses lèvres et leur goût de cerise.

Ils ne s’étaient plus quittés. Leurs parents avaient accepté leur relation, tout le monde disait qu’ils étaient faits pour se rencontrer. Recto et Verso, c’était leur surnom.

Il était gentil, tellement gentil. Prévenant, galant, tendre, ils discutaient de tout, un peu comme avec une copine, mais en mieux.

Ils avaient prévu de se marier et d’avoir des enfants, juste après le service militaire. Et puis, elle ne sait plus très bien comment, c’était loin, ils s’étaient perdus de vue.

– Tu as l’air heureux.
– Toi aussi.
– Je suis désolée, je dois déjà partir, je suis en retard pour aller chercher mon fils à l’école. Je suis heureuse de t’avoir vu.
– J’aimerais qu’on se revoie.
– Oh ? J’en serais ravie.

Marianne reprit sa route au pas de charge. George la regarda s’éloigner, immobile.

Une jeune femme vêtue de blanc s’approcha de lui et lui toucha le bras.

– Ça va ?
– Ça va, merci Léonie.
– Toujours pareil ?
– Oui, toujours.
– Vous êtes super chouette de jouer le jeu, je sais pas ce que je ferais à votre place. Ça doit être terrible de se dire que votre moitié a oublié toute une vie à deux.
– Oui, ça l’est. Mais si vous pouviez voir cette lueur dans son regard quand, chaque jour, je lui propose de la revoir, vous feriez la même chose. J’ai encore oublié de lui donner ses roses, pourrez-vous les ajouter au vase s’il vous plaît ?
– Ca marche Monsieur. Ce qu’elles sont belles ! On peut dire qu’avec vous les Marianne s’épanouissent.
– Je l’espère, Léonie. Je l’espère.

**********

 

C’est la première nouvelle que j’ai écrite pour le concours Aufeminin, sur le thème « Qu’est devenu mon premier amour ? ». J’ai préféré ne pas la soumettre, mais je me suis dit que ça vous plairait peut-être de lire celle-là.
Certains vont peut-être la préférer, mais le thème de « l’oubli » est trop vu et revu.

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51 commentaires

  1. Pour moi c’est la meilleure…. Le thème de l’oubli est peut-être vu et revu mais tu mets une telle douceur, une telle ambiance et une chute que tu imposes ce thème avec brio.

    Bravo !

  2. La fin est triste et belle à la fois … Continue à écrire, tu es vraiment douée ; à chacune de tes nouvelles, j’ai envie de te le dire, là au moins c’est fait !!

  3. Je ne sais pas celle que j’aurais choisie pour le concours. J’aime beaucoup les trois, le choix est cornélien.

    Celle-ci est dans la même veine que celle de Chag je trouve. Très belle <3

  4. Quel dommage, c’est la plus belle, très touchante! J’adore!
    Tu sais en la lisant je me suis souvenue de nos échanges l’an dernier quand j’avais proposé ma nouvelle qui traitait aussi de cette maladie. Tu m’avais dit que ta première idée de nouvelle avait été sur ce thème aussi!
    C’est drôle cette année encore tu ne la publies pas… Elle est magnifique ta nouvelle Ginie, magnifique, bravo!

  5. Magique, j’ai adoré ! comme tout ce que tu écris Ginnie … tu as vraiment du talent, j’aimerai beaucoup lire un livre entier. Merci encore pour ces mots que tu nous donnes.

  6. J’aime ! Les deux, les trois mêmes 🙂 J’ai adoré celle du thème : Il l’attend depuis deux heures. Pour le thème du premier amour, celle que tu as finalement choisi et celle que je préfère, bouleversante 🙂

  7. …. Je m’exprime mal aujourd’hui, j’aime les deux du premier amour, qui sont « bouleversantes », et très bien écrits, mais ma préférence s’oriente plus vers celle que tu as choisi. 😉

  8. Bein oui c’est ma préférée aussi… Mais j’aime bien les 2 autres aussi, j’ai juste été plus surprise par cette chute et la douceur de l’écriture mais c’est aussi dû à mon histoire et à ma grand-mère… En tout cas, bravo 😉 Et il faut que j’aille « aimer » tout ça, c’est pas le tout de le dire 🙂

  9. Ah ben je préfère celle là, je m’attendais à la fin que l’autre « premier amour ».
    Même si c’est vu et revu, une nouvelle comme celle là serait belle au milieu d’une campagne de recherche par exemple. Parce que la maladie peut aussi apporter quelques instants de bonheur. Enfin c’est mon avis.

  10. C’est très bien écrit, comme tous tes articles d’ailleurs ! Une nouvelle magnifique sur un thème certes connu mais d’actualité !
    Ca me fait un peu penser au film « N’oublie jamais », je ne sais pas si tu le connais !
    En tout cas je file lire les deux nouvelles que tu as soumis au concours, je suis déjà sûre de les adorer !!

    Bonne journée à toi (et chouette image du miroir d’eau 🙂 ).

  11. J’ai tout d’abord essayé de rédiger un article bienveillant pour te dire à quel point tu m’avais encore scotchée avec cette nouvelle époustouflante.
    J’ai écris, ré-écris, ré-ré-écris.
    Bilan, j’ai tout effacé.
    Et je m’en vais te dire que t’es rien qu’une conn*asse (une conn*asse qui écrit bien) 🙂

  12. Desolee, pas vu où il fallait voter mais mon favori est celui ci, Marianne. Car il est gai, au delà de la souffrance de voir un être cher vieillir.
    Le vieil ami, la chute, cruelle, m a moins prise au depourvu. Une impression d avoir déjà vu un jour, ailleurs, cette chute.

  13. j’aime beaucoup, je la préfère aux deux autres également… c’est doux, c’est joli, c’est touchant… paradoxalement j’avais envie de dire que les deux autres avaient un gout de déjà vu, alors que celle-ci est plaisante à lire. J’ai tout de même voté pour les deux autres 😉

  14. Géniale cette nouvelle, pleine d’émotions…
    C’est magique d’imaginer une histoire de ce genre, c’est tellement beau de penser que quelqu’un peut aimer assez fort une autre personne pour supporter et vivre ce genre de situation !
    C’est ma préférée sur les 3…

    Merci pour ton écriture, c’est beau et un réel plaisir de te lire !

  15. alors j’avais pas laissé de commentaires j’avais aimé mais pour moi la fin de celle que tu as soumise était trop prévisible (peut être parce que je te lis beaucoup je sais pas) alors que là elle me surprend.
    j’espère que tu ne le prendras pas mal !

  16. J’ai voté pour les deux nouvelles publiées, parce qu’elles sont belles, parce que tu as un VRAI talent, parce que tu mérites d’être publiée, mais ma préférée reste celle ci 😉
    Ne lâche rien, jamais… Tu excelles dans l’écriture!

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