Bientôt la rentrée. Je hais la rentrée.

J’ai six ans, c’est la rentrée du CP.
J’ai une robe en velours vert avec un col en dentelle blanche, des collants blancs en laine et des chaussures vernies noires. Je songe à demander mon émancipation quand ma mère enfile sur ma tête un serre-tête avec un nœud. Elle sourit.
Je ressemble à Bécassine et elle est contente.

C’est mon père qui m’abandonne dans cette cour que je ne connais pas. La cour des grands. J’ai beau lui promettre de ne plus jamais graver des dessins avec un caillou sur la carrosserie de sa voiture, il part sans même se retourner, me laissant sous la surveillance d’une grosse dame moustachue. Celle-là même qui, plus tard, me tirerait les petits cheveux de la nuque devant mon refus d’avaler leurs choux de Bruxelles dégueulasses.

Heureusement, peu à peu, des têtes connues me rejoignent : des copains de la maternelle. Personne ne pleure. Attends, on est des grands maintenant.
La grosse dame moustachue nous dit de nous mettre en rang, deux par deux. C’est Audrey qui m’attrape la main, avant que je n’aie pu trouver celle de Vincent, que j’aime en secret depuis qu’il m’a dit que mon manteau était beau, l’année dernière.
Audrey, je la connais, mais je ne lui ai jamais parlé. Elle est sourde. Elle a une voix bizarre et fait de grands gestes pour se faire comprendre. Elle a aussi des trucs dans les oreilles. Elle me fait un peu peur, mais elle a de jolis cheveux.

Dans la salle de classe, je fais la connaissance de mon nouveau maître. Il a l’air gentil mais il a des fesses sur le menton. Il a dû voir que ça m’intriguait puisqu’il m’a expliqué qu’on appelait ça une fossette. Il a une grosse voix et il s’appelle Monsieur Dames. Du coup j’ose pas l’appeler, il va croire que je me fous de lui.
Audrey s’est assise à côté de moi. Vincent est à côté d’Émilie. Je la déteste. Sa mère lui a acheté des ballerines roses, elle a trop de la chance.

En fin de matinée, j’ai très envie de faire pipi. Je n’ai pas eu le temps d’y aller à la récré parce qu’il fallait que je surveille Vincent et Émilie. J’ai bien fait, je l’ai entendu lui dire qu’elle avait de belles chaussures. Il m’a trompée.
A la prochaine récré, je lui écrase ses ballerines par inadvertance en jouant à l’élastique.
Je n’ose pas demander au maître si je peux aller aux toilettes. J’ai peur qu’il me dise NON avec sa grosse voix et que ses fesses du menton se mettent à vibrer. Je vais me retenir, il ne reste pas longtemps avant midi.

Je vais me retenir.

Je vais me retenir j’ai dit.

Je ne me retiens plus.
Je sens le liquide chaud se répandre dans mes collants, sous ma robe, sur la chaise. Ce n’est pas vrai, ce n’est pas en train d’arriver.
La chaise est un peu incurvée, mon pipi va peut-être rester dedans, ne pas couler par terre, et personne ne verra rien.
Ah non. Le bruit des gouttes atteignant le sol retentit et tout le monde se retourne. Je n’ai jamais eu aussi honte de toute ma vie, pas même le jour où mes parents sont entrés dans ma chambre au moment où Ken et Barbie faisaient l’amour sur la bouche dans leur caravane.
Vincent et Émilie rient, les petits nigauds. Toute la classe rit. Sauf Audrey, qui ne comprend pas pourquoi tout le monde nous regarde.

La flaque s’est étendue sous tout le bureau. Monsieur Dames s’approche, les fesses tremblantes. Comme les miennes, je t’avouerais. Sa grosse voix me dit que ce n’est pas grave, que ça arrive souvent. Il me propose de le suivre pour aller chercher une serpillère.
Et là, je ne sais pas ce qui me prend. Je ne sais pas ce qui me passe par la tête. J’ouvre la bouche et je dis :

« Mais c’est pas moi, c’est Audrey ! »

Midi.
L’histoire du pipi appartient déjà au passé. Audrey a tout épongé sans rechigner et les railleries ont vite cessé. Ils ont dû se dire que ça ne servait à rien puisqu’elle ne les entend pas. Moi, ça ne m’a pas empêchée de dire hyper fort que quand même, elle aurait pu se retenir. C’est vrai quoi, la pisse, ça pue.
J’ai hâte de rentrer chez moi ce soir, le collant me gratte, je fais que me tortiller sur ma chaise, comme ma tatie quand elle a des moroïdes.

A la cantine, tout le monde me regarde en souriant. Je crois que je suis devenue une espèce d’icône, une martyre. Faut dire que partager son bureau avec une pisseuse, je ne le souhaite pas à ma pire ennemie (Émilie).
Tout le monde chuchote. Je n’entends pas ce qu’ils disent, mais j’imagine des trucs du genre « C’est ma nouvelle héroïne, elle a enduré tout ça sans rien dire » ou « Elle est admirable de ne pas en vouloir à Audrey. Elle n’a pas besoin de ballerines roses pour être mon idole ».
Alors je souris, le menton haut. Et je le lève un peu plus quand je vois la grosse dame moustachue se diriger vers moi, le pas décidé. Elle va certainement me remettre une médaille.

– Ginie, tu peux me suivre s’il te plaît ?
– Non mais vous pouvez dire ce que vous avez à me dire ici, publiquement…
– Je préfèrerais que tu me suives.
– Je suppose que vous préfèreriez aussi ne pas avoir la moustache de Magnum, mais on n’a pas toujours ce qu’on veut.
– Très bien, tu ne me laisses pas le choix. Pourquoi as-tu injustement accusé la pauvre Audrey ?
– Je ne l’ai pas accusée, je l’ai dénoncée. La pauvre Audrey m’a pissé dessus, je vous signale. Ou pas loin.
– Tu n’étais pas assise par terre, n’est-ce pas ?
– Non, je ne suis pas une sauvageonne.
– Alors comment expliques-tu que l’arrière de ta robe soit trempée ?

Je ne mangerai pas, ce jour-là. La grosse dame moustachue me trouvera une robe rose et des collants bleus qui me feront adorer les goûts ma mère.
J’aurai pour punition de m’excuser auprès d’Audrey en langage de signes. On restera amies jusqu’à ce que nos chemins se séparent, au lycée.
Je resterai la risée de l’école quelques jours, jusqu’à ce que Sandra, du CM2, se fasse gauler avec des kleenex dans le soutif.
Vincent ne me dira plus jamais que mon manteau est beau. Mais on s’en fout, il est devenu chauve.
Monsieur Dames ne maigrira jamais des fesses.

Moralité : Pipi à la rentrée, honte toute l’année. Pipi sous le bureau, Vincent gros salaud.

Ginie, ta meilleure amie

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71 commentaires

  1. Le coup du pipi au CP, j’ai fait aussi ! La honte !
    Mais quand même, pauvre Audrey ! Heureusement qu’elle était pas rancunière ! (Sinon ça va, pas trop traumatisée de la primaire, parce que ça semblait pas génial comme ambiance)

  2. Pendant qu’on est dans ce type de confidences : moi c’était au ski, à 8 ans ; j’avais pas voulu y aller avant mon cours et au milieu d’une piste, j’ai pas pu me retenir … Merci le gros collant en coton qui a gratté jusqu’à la fin de la journée !!

  3. AAAhhh, la mode enfant du siècle dernier… Je me souveindrai toujours de mon sous-pull jaune en dessous de mon débardeur en laine rouge, avec ma cagoule vert sapin… Color block avant l’heure !!!
    Mais jolie mignonette historiette, qui rappellera certainement des souvenirs à beaucoup !!!
    Pour ma part, le pipi culotte, c’était en revenant du stade où on avait fait gym. Encore heureux, c’était à 16h30 sur le chemin du retour… J’ai réussi à me coller la honte toute seule ! Mais va trouver un endroit où te planquer pour faire pipi en pleine rue !

  4. Moi qui croyait être la seule à me souvenir en détail de tout ce qui s’est passé avant mes 10 ans!!!! Tu me bats haut la main!!! Le pipi du CP, je m’en souviens, c’était mon voisin de devant qui avait trop peur de perdre du bon point à demander de sortir qui s’était lâché.. mais je ne me moquais pas, moi aussi j’avais peur de perdre des bons points!!!

  5. Moi j’ai fais pipi en classe en grande section mais j’ai pas eu honte du tout, je croyais que j’avais le droit, et aujourd’hui encore j’en ai rien à carrer de faire pipi devant les gens (mais j’essaye d’épargner mais vêtements par contre)

  6. Ça me rappelle ma rentrée de CP, sauf que c’était mon versaire de 6 ans, et que c’est Gonzague (le pauvre) mon voisin qui s’est pissé dessus, mais j’étais vraiment mal pour lui…
    Tu te pisses encore dessus ou pas ?!

  7. Moi aussi j’ai fait pipi le tout premier jour de CP, dans ma robe à smock et mes collants tout moches. Je me rappelle exactement où j’étais dans la classe, et la sensation du liquide chaud qui coule… Dans mon cerveau de moucheron je m’étais dit qu’entre oser lever la main pour demander à sortir pisser, et se pisser dessus, la deuxième solution était la meilleure. Grave erreur. En plus ils m’ont passé un yogging trop laid en échange de la robe à smock pipi.

  8. C’est pas très gentil ce que je vais dire… Je me moque pas hein… mais qu’est ce que j’ai rigolé encore une fois, en te lisant lol Pas pour la situation, parce que ben suis pas très fière de q’chose moi-même alors chutt… Mais ta façon de raconter, c’est trop bon. Bon, pauvre Audrey quand même, c’était pô bien, mais tu as été largement punie quand la dame moustachue t’a refilé une tenue pas très mode lol. Ma mère aime bien raconter 1 anecdote de son cp. Elle était assis vers un zouave qui n’arrêtait pas de faire des conneries et à l’époque, ils avaient encore les encriers. Tout ce qu’il a trouvé à faire pendant que l’instit avait le dos tourné, c’est ouvrir sa braguette et tremper son ptit bout dans l’encre lol Ma mère qui riait comme une perdue et lui fier de sa connerie. L’instit ne lui a pas dit que ce n’était pas grave, par contre, à lui 😀 N’empêche que le cp a été ma plus belle année de toute ma scolarité jusqu’au bts. J’y retournerais bien, tiens…
    Signée ptite Delph nostalgique…
    PS : la prochaine fois que je rencontre une conne dans la rue, je lui ferai en langue des signes. Merci pour l’info, je vais m’entraîner à le faire en attendant ^^

  9. jamais de problème pipi pur moi mais… à la rentrée en seconde (nouvel établissement, nouvelle chance de réputation, départ à 0 etc.)… je me suis coincée la jupe dans la culotte en sortant des toilettes! grande winneuse que je suis!

  10. J’ai osé imaginé la tenue.. ma pauvre ! Les choux de Bruxelles.. mon dieu. J’ai connu le même sort pour ça, je compatis.

    Par contre, il m’arrive encore de me pisser dessus. Et oui, c’est facile de dire que les mecs peuvent pisser où ils veulent, il faut juste pas oublier de pisser à contre-vent !

  11. j’adore ta morale! n’empeche Emilie c’est rien qu’une sale gourgandine! il faut plus que des ballerines roses pour envouter un homme! je suis sure que ses gouters étaient moisis!!

    tiens ça me fait penser que j’aimerais bien apprendre la langue des signes, en plus du Russe, du Japonais, du Hollandais, de l’Allemand et de l’Italien. ah et peut etre le Portugais aussi!

  12. Ahh! ben moi à 4 1/2 ans je portais une salopette en matière genre laine qui grattait déjà au départ lorsque je m’ai fait pipi dessus à l’école!..non tu n’es pas seule par contre t’es une chipie d’avoir accusé la voisine!!! j’adore te lire, bizz

  13. il a aimé ses chaussures, il m’a trompée …. lol j’ai adoré !!
    bon jamais de pipi pour moi, j’étais propre à 18 mois …
    ouai ma maman m’a appris à faire sur le pot dès que j’ai su tenir assise !!

    Mais j’ai eu droit à super tenue de rentrée !! une année elle a même assortie ça à la coupe Mireille Matthieu !

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